Traou

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

dimanche 28 juin 2009

Etrange maladie

J’avais oublié les symptômes. A quel point ça submerge, vague invincible contre laquelle on ne peut rien. J’avais oublié les nuits agitées pleines de songes dont on ne sait au réveil s’ils furent des rêves terrifiants ou des cauchemars gais.

J’avais oublié cette boule au creux du ventre qui s’alourdit ou s’allège au fil des heures, au fil des pensées, au fil du mal qui ronge.

J’avais oublié la faim inassouvie d’un impossible met, et qu’on ne parvient plus à se nourrir. A boire, si, et il vaudrait mieux pas.

J’avais oublié les pensées folles, les « si » et les « mais », les paroles espérées qui ne viendront pas, l’espoir trop bref qui s’envole avant de revenir à la terre ferme du découragement.

J’avais oublié la fièvre insupportable qui dévaste, la fuite impossible. Rester là et attendre que ça passe car aucun médicament ne soulage. Le seul remède au mal en est sa cause, et il ne peut être prescrit.

Trouver des dérivatifs pour penser à autre chose qu’à cet Autre qui a allumé les flammes inextinguibles, qui a ouvert la porte du congélateur où était enfermé un cœur. Depuis si longtemps. Alors l’énergie qu’on aurait voulu consacrer à L’aimer, décuplée, affolante, la mettre au service de cartons de déménagement, s’épuiser. Et espérer l’eau bretonne glaciale dans quelques semaines pour calmer le feu. Un peu.

dimanche 21 juin 2009

Voiles

On s’y est fait. Les années passant, il y en a de plus en plus mais on s’y fait. Elles les portent austères ou colorés, avec de la dentelle et un bijou pour le fermer, parfois. On s’y est fait, ou presque. Au début, je sursautais presque à chaque voile croisé, c’est si loin de moi. Et puis cela me rappelait les religieuses voilées de gris de mon enfance. Sauf que les visages dans ces tissus-là, en ce début de 21è siècle, sont jeunes et jolis. Cela me choquait moins sans doute sur une vieille femme qui avait voué sa vie à renoncer aux plaisirs du monde.

Aujourd’hui j’avoue ne savoir trop que penser. A propos de cette « burka » de nos contrées (j'appelais cela une "abaya", pour ma part, mais le terme "burka" est utilisé par les médias, sans doute pour marquer plus les esprits en se référant à l'Afghanistan), "burka", donc, dont on parle beaucoup depuis quelques jours. Interdire ou pas ? Au nom de quoi ?

J’en vois dans mon quartier, de ces fantômes de femmes, couvertes de noir des pieds à la tête, yeux compris. Pas une once d’elles n’est livrée à l’air et au regard. Parfois leurs mains gantées poussent un landau, et je me demande ce que ressent le bébé, s’il s’éveille, de poser les yeux sur une ombre noire à qui il ne manque guère qu’une faux pour ressembler à l’Ankou de chez moi. Une ombre qui est sa mère. Les jours où j’ai de l’humour j’imagine un tueur en cavale sous ces oripeaux-là, quelle meilleure cachette ? Ces femmes-là, on ne les approche pas, on ne leur parle pas, on s’éloigne un peu même, mal à l’aise. A qui viendrait-il à l’idée de leur demander son chemin ?

Les ados voilées en jean, je m’y suis faite, un peu. Je mets ça parfois dans la même catégorie d’affirmation identitaire adolescente que les capuches de leurs homologues masculins, et cela m’apparaît aussi étrange et un peu ridicule que la mode des slips apparents avec le pantalon qui tient par miracle sous leurs fesses… Et je me dis que ça leur passera, peut-être. Pour beaucoup d’entre elles, leurs mères n’étaient pas voilées. Peut-être leurs filles le leur jetteront à la figure. J’en doute un peu, j’avoue l’espérer, pour elles.

Parce que j’ai du mal, en tant que femme, à penser qu’on renonce ainsi à une part de féminité, au vent dans ses cheveux, à la liberté d’être et de paraître. Parce que, quand je croise les femmes-fantômes, ou pire encore peut-être (et très rares, heureusement) des fillettes voilées, de 6, 8 ou 10 ans, je ne peux m’empêcher de me demander quelle obsession perverse conduit à considérer les cheveux et les bras d’une femme – et plus encore d’une petite fille - comme indécents.

Et je ne peux m’empêcher aussi de considérer comme vaguement pervers – ou imbécile – l’imagination débordante – ou l’aveuglement - de certains qui semblent penser que ce type de contrainte leur est demandé par une puissance divine (Dieu, ou quel que soit le nom que l’on choisit de lui donner, n’a objectivement aucune raison de VOULOIR quoi que ce soit, étant la puissance créatrice de toutes choses, à moins que l’on considère qu’il se serait trompé quelque part dans sa création ?). Il apparaît très clairement que les diktats de comportements imposés par les dogmes religieux par le biais de textes sacrés à l’interprétation très humaine, ont été imposés par les hommes aux hommes, en l’occurrence aux femmes. Pour le pouvoir.

J’ai tendance à penser personnellement que Dieu est trop grand pour en avoir quoi que ce soit à faire que l’on aille nus (tels qu’Il nous a créés, soit dit en passant) ou habillés. Et que c’est lui prêter des sentiments bien petits et mesquins de penser que ce genre de détail vestimentaire lui importe. Les vêtements ont été inventés par l’homme d’abord pour des raisons climatiques, et ont véhiculés ensuite les messages d’appartenance sociale, géographique, culturelle ou religieuse. Avec des excès, parfois, qui ne sont qu’humains.

Mais au nom de quoi interdire ? A titre personnel, je suis choquée de ces excès : par cette burka, en l’occurrence, mais je suis tout aussi choquée par les filles qui se promènent en short mini et bustier moulant dans des pays – comme l’Inde par exemple - où montrer ses jambes ou ses épaules n’est pas la coutume. Un respect réciproque des traditions me semble de mise. Mais moi, si je vais dans certains pays, on me contraindra, que j’en ai envie ou non, à mettre un voile sur mes cheveux. Au nom de cette contrainte-là, je n’aime pas l’idée que l’on impose chez nous l’inverse : que l’on contraigne des femmes à se dévoiler si elles ne le souhaitent pas, que je partage ou non leurs convictions. La seule question qui compte à mes yeux est : sont-elles vraiment libres de ce choix ? Et à cette question-là, il est fort difficile de répondre. Ou bien la réponse n’est pas la même pour chacune, je le crains.

Sûrement (certaines de) ces femmes sont-elles heureuses ainsi. Je le souhaite. Je goûte pour ma part chaque jour ici le bonheur d’être libre de mes mouvements et pensées. J’aime avoir le droit de dévoiler mes jambes, mes bras, mon corps, mes cheveux, sans honte ni arrière-pensée. J’aime avoir le droit de m’asseoir seule, sans mari ni frère, à une terrasse de café et savourer une bière si je le souhaite sans être jugée ou punie. J’ai même le droit de regarder un homme et de lui dire qu’il me plaît. Ces choses si naturelles à nos yeux sont impensables pour des millions de femmes dans le monde. C’est au nom de cela qu’il faut être vigilant, et s’interroger. Je m’interroge, mais je n’ai pas encore de réponse. Interdire ou pas ?

La loi française s'en sortira sans doute comme certaines villes belges l'ont déjà fait, sur le mode sécuritaire : selon une très vieille loi belge, il est interdit de circuler dans l'espace public à visage couvert, hormis pendant le temps du carnaval. C'est cette loi qui a permis d'interdire le voile intégral des femmes. Peut-être le législateur français trouvera-t-il une loi-carnaval similaire pour faire retrouver leur visage aux femmes, le livrer à l'air et aux regards. Qu'y a-t-il de mal à cela ?

vendredi 5 juin 2009

Bleu

Je contemple mon avant-bras bleu et jaune, marbré de marron. Là, à l’intérieur, la peau est d’ordinaire si fine et blanche, presque transparente.

Un gadin majuscule. Accident de tong sur escalier de bois usé-ciré. Dévalé sur les fesses jusqu’au palier salvateur, tentant de me retenir de mon bras nu. Eût-ce été un colimaçon que j’aurais peut-être continué jusqu’en bas, glissant sans secours jusqu’aux tréfonds de la terre.

Aujourd’hui l’hématome m’est amer, journée triste. Hier il me faisait rire, journée gaie. Comme les moindres anecdotes de nos vies prennent les couleurs de nos soucis ou de nos joies, c’est bête au fond.

Une altercation mineure au bureau m’exaspère les nerfs, inutilement, mais je n’arrive pas à « laisser pisser ». Sans doute n’ai-je jamais su faire ça.

Un monsieur dans mes pensées s’avère être accompagné, dans sa vie, déjà, alors je fuis à toutes jambes, pas pour moi, ça. Et j’enlève Fantomette [1] de ce lieu, crainte du ridicule. Je me suis fait des idées. J’ai été bête, je le serai encore.

J’ignore où je serai dans un mois, sur quel décor se fermeront mes yeux le soir. Bientôt plus de maison, pas encore de nouvelle. Inconfortable. Tout ce que je sais, c’est qu’elle ne sera pas en Bretagne. Je n’ai pas trouvé le chemin.

Les vacances sont à portée de pensée. Je les imagine calmes, familiales, amicales, mais toujours pas amoureuses. Et cela m’attriste, cette année encore, pas de main dans la mienne sur les routes du monde ou le cocon de ma maison bretonne. Est-ce que je serai seule désormais toute ma vie ? Ça me fait peur, souvent. Mais je dois bien y être pour quelque chose.

Ce jour est morose. Je me suis enfermée ce midi dans mon restau-refuge, un livre-baume devant mes yeux. C’était « 80 étés » de Jeanne Herry, un talent si doux de phrases simples et sentiments-ancres qu’il m’a tiré des larmes, mi-joie, mi-envie. Que fais-je de mon talent à moi quand d’autres savent si bien l’employer, le livrer ? Avec autant d’évidence et de simplicité. Je hais d’un coup mes circonlocutions et subterfuges de bazar.

Mon corps m’encombre et se déplace sans grâce. Mes pensées tournent dans le mauvais sens et ne produisent rien de bon. J'ai dû me faire un bleu géant à l'intérieur aussi. Je ne m’aime pas beaucoup ce soir. Jusqu'à demain, au moins.

Notes

[1] allusion réservée aux lecteurs d'un billet précédent, mis hors ligne. Merci de vos gentils commentaires en tous cas. Ce furent quelques jours d'une excitation bienvenue, même si elle s'est éteinte aussi vite...

dimanche 31 mai 2009

Henri

Quand je pense à lui aujourd’hui, c’est son prénom que j’utilise. C’est assez récent. Je ne l’ai longtemps appelé que Papi.

Cela fait plus de 40 ans qu’il m’accompagne, ami désormais. Cela fait plus de 40 qu’il est mort, peu importe.

J’avais 4 ans et je me souviens du silence de la maison, du regard attristé sur mes jeux. Sans doute me demandait-on d’être sage. Ma mère m’avait pris la main pour aller le voir dans son lit, son beau sourire, ses yeux si bons. Sans doute suis-je la dernière chose gaie qu’il ait vue.

Ma petite sœur n’avait que 2 ans et ne s’en souvient pas. Mes grands cousins en avaient 8, mes sœurs 10 et 13. Eux et elles l’avaient mieux connu que moi, comprenaient ce qui se passait et éprouvaient du chagrin. Moi j’ignorais tout à fait ce qu’était le chagrin à ce moment-là, j’avais bien le temps d’apprendre. Et j’avais quand même eu le temps de le connaître, de graver dans ma toute fraîche mémoire des souvenirs indélébiles. Merveilleux.

Je me souviens de sa blouse blanche et de l’odeur du bois dans son atelier, de la sciure au sol et des planches interminables encore à couper.

Je me souviens d’une histoire avec un renard, que j’écoutais perchée sur l’accoudoir de son fauteuil. Je me souviens d’avoir fait le zouave une fois, de joie sans doute, et je suis tombée de l’accoudoir, en arrière sur la cheminée de granit. Je ne me souviens pas de l’hôpital.

Toutes les années qui ont suivi, c’est à lui que j’ai confié mes peines d’enfant, le soir avant de m’endormir. Et je plongeais dans le sommeil, apaisée toujours, la sensation d’une caresse de sa main sur ma joue. Je ne crois pas l’avoir confié à quiconque à ce moment-là, c’était entre lui et moi.

Des années plus tard, j’ai aimé des hommes qui lui ressemblaient, je crois. Gentils et fantasques. Créatifs et au regard doux sur moi.

Aujourd’hui encore, il est l’ami à qui je pense quand je suis triste, à qui je confie mes chagrins par la pensée. Je ne l'ennuie jamais. Il m'écoute toujours avec bienveillance. J’ai une photo de lui dans mon portefeuille, à côté de celle d’Etty. Une photo de mon jeune grand-père dont j’aime tant le regard. Cet Henri-là, j’aimerais bien lui proposer d’aller prendre un verre au zinc, trinquer à nos années communes, par delà le temps et l’espace, comme une passerelle au-dessus de nos vies distantes, si proches.

Aujourd’hui j’étais un peu triste et j’ai pensé à lui, comme souvent. Et j’ai réalisé que je n’avais jamais parlé de lui ici, alors qu’il est quelqu’un de si important dans ma vie. Henri, mon ami…

jeudi 21 mai 2009

Festival

De retour de Cannes, après quelques jours seulement passés là-bas. Jamais mes séjours festivaliers n’auront été aussi passionnants et riches que celui-ci.

Je n’ai vu AUCUN film (je me suis bien présentée à une projection matinale au Marché pour le film d’Emmanuel Mouret, mais je m’étais trompée de jour… j’avais du lire mon programme à l’envers, du coup j’ai pris un café avec le projectionniste, on a bien ri). J’ai à peine mis les pieds sur la Croisette, n’ai pas monté les marches juchée sur des talons meurtriers, je n’ai pas fait la fête jusqu’à l’aube, à peine ai-je bu une coupe pétillante et croqué un petit four rescapé d’une armée de vampires italiens (mais les vampires de buffet parlent toutes les langues du monde, là-bas). Je n’ai pas vu de star, ni porté de robe de Scarlett. Cannes off, en quelque sorte, le meilleur.

Non, j’ai fait là-bas ce qui me rappelle pourquoi j’aime mon métier, qui consiste principalement (je résume) à aider des gens, auteurs, réalisateurs, producteurs, à mener à bien leurs projets, à trouver des partenaires et des sous pour ce faire, à avancer, aller plus loin.

Je me suis consacrée entièrement à eux, avec un bonheur extrême. Je reviens saoulée de rencontres et de sourires, d’espoirs et d’énergies incroyables toutes entières dévouées à des histoires magnifiques, folles, drôles, tendres. Je garde le souvenir d'heures entières passées à écouter des rêves en passe de devenir des images et sur mes épaules la chaleur d’un blouson de cuir posé là gentiment une fin de nuit fraiche par un auteur passionné avec qui nous avons parlé de projets, d’histoires, de la vie, de la mort, de choses sensibles et tendres. Une remontée de la Croisette aussi, sous un soleil chaud, bercée par l’accent d’un réalisateur foufou aux yeux rieurs emplis de mille fictions que j’aimerais tant aider à mettre sur écran la prochaine. Un chaleureux espagnol qui m’embrasse comme du bon pain après m’avoir raconté l’histoire terrible de sa famille qu’il veut écrire, produire, réaliser, pour me remercier de l’avoir écouté, si émue, la gorge serrée. Le lendemain j’organise un rendez-vous pour lui avec d’autres producteurs qui me semblent partager le même feu, le courant passe entre eux, et je les regarde, heureuse. On promet de se revoir bientôt, de me donner des nouvelles du projet. A San Sebastian en septembre, il aura avancé peut-être, je vais le suivre de très près. Et ce duo de producteurs italiens, mes chouchous depuis le dernier festival de Rome, dont je suis si fière d’avoir pu les aider à trouver un partenaire ici. On dirait bien que le film va se faire, il est si joli. On me montre les photos des enfants, me fait promettre de venir dîner à la maison à Rome la prochaine fois, je fais partie de la famille maintenant. Et on se quitte en se serrant dans les bras. J’ai des sourires plein le cœur.

On m’aurait dit qu’un jour j’aimerais Cannes que je ne l’aurais pas cru. Il y a les paillettes, le paraître, les fêtes VIP (rien que le terme « very important person » me fait courir des frissons d’horreur dans le dos, quel con faut-il être pour se croire plus « very important » que quiconque ?), il y a les airs blasés et les qui se la pètent, il y a les médisances et ce sentiment de supériorité insupportable de beaucoup. Et puis, tout à côté, il y a les gens qui « font » les films, qui écrivent, qui tournent, qui n’ont pas peur de leurs émotions, de leur fragilité, de leurs passions, qui y croient et qui vous entrainent avec eux. Que de beaux regards j’ai croisé, que de belles histoires on m’a raconté, que de conversations passionnantes avec des êtres humains formidables. J’ai beaucoup de chance.

J’admire tous ces gens, de vivre leurs passions au grand jour, de n’avoir pas peur de leurs émotions, d’oser les livrer au monde, publier, filmer, scénariser et signer de leur nom et leur prénom, les vrais ! Quelquefois, à ceux avec qui je me sens en confiance, je dis timidement que j’écris, un peu, anonymement, clandestine, en secret de tous, ma famille, la plupart de mes amis, mon boulot, comme honteuse… Et on m’encourage, voire on m’engueule gentiment, on m’exhorte à ne pas avoir peur ni honte de ce que j’écris en secret, de faire se rejoindre celle que je suis dans la vraie vie, si différente en représentation professionnelle de celle que je suis dans les pages de ce blog ou d’autres écrits. Ils me font du bien, me donnent à penser que oui, peut-être, le moment viendra bientôt de ne plus séparer mes vies, d’assumer le moi secret et de l’associer pleinement à moi-même, aux yeux de tous. De quoi ai-je peur, au fond ?

dimanche 26 avril 2009

Marathon par procuration

Telle que vous me voyez là (mais non, chuis bête, vous ne me voyez pas, enfin telle que vous m'imaginez, quoi), j'ai couru pas plus tard que tout à l'heure le kilomètre 14 du marathon de Madrid, moi ! Farpaitement ! En direct de Paris-Belleville et sans lever mon cul de ma chaise, je suis trop forte !

Bon, en fait c'est l'ami Pablo qui a couru pour moi, car pour être franche, je déteste courir. Je détestais ça même avant d'avoir une cheville et un genou qui partent en cacahuète et m'empêchent de toute façon de courir même après le bus la plupart du temps...

L'ami Pablo, donc, a fini tout à l'heure le marathon de Madrid en 4 heures et 27 minutes et avait offert chaque kilomètre de ce marathon à une bonne cause, et à chaque blogueur désireux de s'y associer.

Pablo a couru aujourd'hui une autre course de fond que la sienne, celle que mène Otir chaque année pour lever des fonds pour l'école de son fils autiste, M. Zitti, là-bas de l'autre côté de l'Atlantique. Pas de fonds, pas d'école. Alors Pablo a eu l'idée merveilleuse d'associer chaque kilomètre de son marathon d'aujourd'hui à un donateur de cette belle cause.

A l'heure qu'il est, il a fini sa course, mais vous pouvez toujours courir vous aussi pour M. Zitti et son école en allant sur le blog de sa maman, colonne de droite, cadre levée de fonds F.E.C.A.

Bravo Pablo et merci à toi !

Pablo.jpg

Photo prise ce matin avant la course, là il se repose !

dimanche 19 avril 2009

Susan

J'ai cherché dans ma mémoire cinéphile quel scénariste aurait pu inventer une scène aussi incroyable que celle qui a révélé au monde une voix d'exception ces jours derniers, celle de Susan Boyle, écossaise de 47 ans, candidate d'une émission de télé britannique révélatrice de talents, cette fois-là en tous cas.

"A star is born" en effet, en direct l'autre soir sous les yeux du public présent dans la salle, debout et hurlant d'enthousiasme, devant quelques millions de téléspectateurs ébahis [1], et dans les heures et les jours qui ont suivi, devant les yeux éblouis de plusieurs millions d'internautes - dont je fais partie - le buzz démultipliant à l'infini sur internet la notoriété toute neuve de Susan.

J'avoue avoir visionné en boucle le fameux extrait de "Britains got talent", et que j'ai été émue aux larmes chaque fois. Susan et sa voix d'ange ont ensoleillé mon week-end. Le scénario est parfait : une héroïne inattendue et sympathique, sujette aux moqueries non déguisées du public et du jury "hype" et sans pitié, bientôt remis à sa place par la performance vocale de Susan, sans conteste...

Susan Boyle

Un billet sur mon petit blog, comme un minuscule caillou dans l'océan d'hommages à la chanteuse inattendue qui fleurissent sur le net. Pour la remercier d'un moment de beauté et d'émotion authentiques, au milieu de tout le fatras "d'émotions" frelatées qui sont le lot quotidien d'une télévision qui s'obstine à qualifier de "star" la moindre ado braillante pour peu qu'elle soit jolie et suffisamment insolente. Et aussi éphémère que la minute qui l'a vue se faire connaître.

Pourquoi nous sommes des millions à avoir adoré Susan, en dehors de la qualité exceptionnelle de sa prestation ? Sans doute parce qu'elle est arrivée là sans fioritures, sans jouer un rôle, avec une robe de dimanche et une coiffure aléatoire, simplement elle-même jusqu'à l'aveu souriant de sa vie solitaire avec son chat, et de n'avoir même jamais été embrassée... Elle aurait pu être pathétique, elle a été magnifique. Et ça fait du bien. A nous tous. A nous tous qui avons, dans des rêves fous, imaginé de vivre un jour un moment pareil.

Susan, je vous souhaite le meilleur pour la suite, de ne pas croiser trop de requins, de continuer à chanter, chanter et enchanter. Je vous souhaite de rencontrer celui qui vous embrassera le premier. Vous avez séduit des millions de gens, je vous souhaite d'en séduire un seul.

Je ne mettrai pas ici l'extrait de l'émission, il est accessible partout, on l'a vu partout, des JT du monde entier au show de Larry King sur CNN qui a interviewé Susan. On la verra bientôt chez Oprah Winfrey et sans doute dans les bacs de la FN*C et d'ailleurs. Je préfère donner ici sa version de "Cry me a River", retrouvée sur un "CD de charité" et mise en ligne très vite après sa révélation. J'en ai rarement entendu une aussi belle.


Susan Boyle - Cry Me A River - 1999 Recording (From The Scottish Daily Record Newspaper)

Notes

[1] façon de parler, en fait, j'ignore si l'émission est en direct, d'une part, et quelle audience elle a, mais peu importe

dimanche 12 avril 2009

Bonheur, bonheurs ? (propos désordonnés)

Une vaste question circule sur les blogs, que Fajua m’envoie aujourd’hui : ‘C’est quoi le bonheur ? ». Heureusement qu’il est spécifié qu’on peut y répondre « à sa façon », après tout, c’est très personnel, le bonheur, enfin je crois.

J’avoue que « le » Bonheur, avec un grand B, s’il existe, je l’ignore tout à fait. Je suppose que c’est réservé à de grands mystiques, des chanceux qui ont trouvé leur place dans ce monde pas facile, des miraculés ayant échappé aux épreuves classiques de la vie, ou des inconscients. Bienheureux les simples d’esprit…

Moi je ne sais que les petits bonheurs, mes préférés. Les moments de bien-être fulgurants ou tranquilles, le cœur transporté pour un instant fugace, éphémère, mais dont les effluves se prolongeront, avec un peu de chance. J’ai déjà écrit ici, souvent, mes bonheurs, que d’aucuns qualifieront peut-être de simples plaisirs, qui passent pour moi souvent par les sens : bonheur(s) chaque jour de sentir, goûter, voir, entendre, toucher, caresser, respirer la vie. Plus forts, au bout du compte, que tous les désespoirs.

C’est drôle, en réfléchissant à cette immense notion, je me suis rendue compte que je suis très douée pour le bonheur à contretemps : le bonheur de l’attente, le bonheur rêvé, le bonheur du souvenir. Avant le bonheur, c’est déjà le bonheur, après le bonheur, c’est encore le bonheur. Je le jure !

Un autre blogueur, il y a quelques temps, m’interrogeait sur mon « petit bonheur » préféré (ou était-ce « petit plaisir » ? Les deux notions sont si liées pour moi…) Je n’avais le droit d’en donner qu’un seul, et de ne pas trop y réfléchir. Et celui qui m’est venu immédiatement à l’esprit (et que je savoure plus encore désormais quand il m’arrive de le vivre, d’ailleurs), c’est ce bonheur/plaisir que j’éprouve d’arriver la première à un rendez-vous, dans un bar ami, et d’y attendre quelqu’un que j’aime, de savoir qu’il sera là bientôt. Ces quelques minutes sont parmi les plus heureuses de celles que j’ai la chance de vivre, c’est drôle. Commander un verre et savourer en solo une première gorgée de vin blanc frais, lever mon verre à la beauté de l’instant présent, si consciente du privilège d’avoir un ami, un être aimé à attendre, heureuse de savourer l’écoulement des minutes, confiante, à ne rien faire d’autre qu’être là pleinement, sans impatience, ces moments-là sont des trésors.

Je jouis tout autant du bonheur rêvé, imaginé, projeté. En le sachant du domaine de l’irréel, sans me leurrer sur son incertitude, mais heureuse à l’avance d’un hypothétique avenir, heureuse de savoir que je pourrais l’être… C’est ce que j’ai vécu ces derniers mois, en rêvant ma vie bretonne, une maison près de la mer, une nouvelle vie, j’en voyais les couleurs, j’en goûtais les saveurs, et ce voyage mental m’a rendue heureuse. Absolument. Aujourd’hui le rêve a cédé la place à l’incertitude, une certaine déception sans doute, mais ces semaines d’imagination de ma nouvelle vie à venir ont été du bonheur quoi qu’il en soit. Et l’espoir est toujours là. Finalement, il m’arrive d’être heureuse tout simplement d’espérer qu’un jour je vais l’être.

Je sais aussi que, finalement, mes bonheurs passés ont laissé une trace indélébile en moi. Ils sont aujourd’hui peut-être mon meilleur remède aux jours difficiles, aux douleurs à venir. Oui, se souvenir du bonheur, c’est heureux, encore. La mémoire des moments magiques, le souvenir d’une peau chaude à l’odeur aimée contre la mienne, le souvenir de l’amour dans les yeux d’un autre, c’est un peu de mon bonheur à moi. Le bonheur c’est aussi, apaisée, s’en souvenir quand il appartient au passé.

A l’heure où j’écris ces lignes, je suis au cœur d’un week end familial. Une vaste maison envahie, mes parents si heureux de me voir. Ce matin, j’ai acheté du pain craquant au village, suis revenue à la maison par le chemin des écoliers, le long de la côte. Me suis assise sur un vieux banc de pierre moussue pour regarder les bateaux aux mâts cliquetants, les reflets du soleil et des nuages dans la mer émeraude, avant de retrouver la maison embaumée des parfums du repas dominical. L’empreinte de mes pas dans le sable, les fous-rires de mes neveux, les petites nouvelles échangées, le vin dans les verres entrechoqués, le plaisir de se retrouver, c’est du bonheur avant, c’est du bonheur maintenant, c’est du bonheur plus tard, de savoir que ça existe quelque part. Et même si je me laisse aller parfois à la mélancolie de me retrouver seule, je sais que cette vie coule en moi comme un cœur battant, plus forte que les maux de l’âme, et que le bonheur, si ce n’est pas ça, ça y ressemble drôlement. Le mien en tous cas.

jeudi 2 avril 2009

Ouvrir la malle

Dans mon grenier il y a une malle. Close, soigneusement. Je suis seule à en avoir la clé, mais je ne sais plus très bien ce que j'en ai fait. Elle n'est ni poussiéreuse, ni pleine de toiles d'araignée, cette malle, pas du tout oubliée. Non, juste absolument fermée. Je l'entretiens, sais sa présence. Quand je passe, je sais qu'elle est là, près de moi, pleine de... De quoi au juste ? De souvenirs déchus, de sentiments mortifères, de petites hontes bues, de tourments indicibles, mes trésors noirs à moi. Rien qu'à moi.

Il y a longtemps que je sais qu'un jour il me faudra l'ouvrir, sous peine de ne pas vivre totalement. Mais j'étais trop occupée, depuis beaucoup trop d'années. J'avais une vie à vivre tant bien que mal, des priorités matérielles, des souffrances à traverser, un chemin cahotique à arpenter les yeux vers le sol pour ne pas trop me casser la gueule, des gens à aimer, des mains à tenir ou à agripper, des regards à croiser, certains à garder. Trop occupée vous dis-je. Trop chargée déjà du poids des évènements pour y ajouter ces secrets-là. Peur de m'alourdir encore. Ou de m'alléger à trop de frais, peut-être.

Je sais que dans la malle, il y a des lambeaux de moi qui m'empêchent de vivre. Il y a un puzzle dont j'arriverais trop difficilement à assembler les pièces toute seule. Elle sont tranchantes, ces pièces-là. C'est pour ça que j'ai enfermé le puzzle et les lambeaux blessés. Pour ne pas me couper cruellement. C'est comme une partie de moi trop encombrante dont je me serais amputée. Que j'ai occultée pendant un temps infini. Mais ce membre-là me fait mal de loin, de plus en plus.

En cette époque de ma vie où je ne sais vers où diriger mes pas, toute tendue vers une envie de changement indéfini en tous domaines de ma vie; en cette période où retombe comme un soufflé trop attendu la belle énergie que j'avais dirigée vers la Bretagne; en ces mois printaniers où je vois mes espoirs de migration se flétrir comme feuille d'automne; en ce temps de doute et de tristesse confuse, la malle se rappelle à mon bon souvenir. Elle ne cesse de me tomber sur le pied, ces dernières semaines, l'air de me dire "C'est bien beau de vouloir changer, partir. Mais si tu me déménages avec tout le reste, sera-ce vraiment un changement?"

J'ai fêté mes 45 ans, renoncé à avoir un enfant, accepté pas mal de tours et détours de ma vie-labyrinthe. Ceci réglé, il est temps d'ouvrir la malle. Pour recoudre les lambeaux, assembler le puzzle douloureux, affronter ce moi-même qui me fait peur parce qu'il est tellement moi.

J'ai retrouvé la clé : elle pendait autour de mon cou, attachée à un ruban ancien, scintillante. Je faisais juste semblant de ne pas la voir là chaque jour de ma vie. Mes mains tremblent au moment de m'en servir. Mais je crois qu'au bout du ruban délavé, j'ai l'espoir de découvrir le secret de ma solitude, cette salope qui me tue chaque jour un peu plus.

Quelqu'un va m'assister, j'en ai besoin. J'espère que le contenu de la malle ne sera pas trop nauséabond, pas trop long à inventorier, pas trop plein de démons, pas trop désespéré. Et que le regarder en face, le décrire pour la première fois à haute voix, me guérira de moi.

dimanche 15 mars 2009

Entre deux

Entre deux rives, je suis. Entre deux eaux. Entre deux.

Le cul entre deux chaises. Le cœur partagé. Ici et là-bas. Entre Paris qui m’éblouit encore et les rivages bretons qui m’appellent. Ils m’attendront sans doute encore un moment, le temps que je trouve le bon chemin jusqu’à eux.

Entracte. Dans l’attente du lever de rideau d’un prochain acte de ma vie, dont j’ignore pour l’instant le décor et la lumière. Plus encore les dialogues et l’action. A écrire. Avant de le jouer, bientôt j’espère.

J’ai quelques idées de mise en scène :

Changement de lieu : J’ai mis mon appartement en vente (un ravissant 45m² à Belleville – faites passer l’info…). Je chercherai un logis provisoire, peut-être du long provisoire selon les évènements, à louer, quelque part autour de Paris, avec un bout de balcon ou de jardin, ce serait bien. Ou alors une colocation sympa ? Mais avec qui ?

Changement de job. Et oui, mon job qui était si super devient chaque jour moins super que la veille, la partie intéressante et glamour d’icelui se réduisant comme peau de chagrin, je me trouve submergée par les chiffres, les lois et l’administration… et Boulet se fait plus boulet que jamais, flanqué dorénavant d'une "Boulette" aussi lourde à traîner que lui : nous avons recruté une secrétaire aussi jolie que stupide, prétentieuse, roucoulante et commère, ils sont copains comme cochons, pauvre de nous... Je guette en Bretagne, bien sûr, mais aussi à Paris, au cas où (j’aimerais éviter les barreaux aux fenêtres comme prochain décor de ma vie pour cause de bouleticide sauvage et collectif, ça me démange souvent),

Changement de vie amoureuse, c'est-à-dire troquer les amants passagers pour un passager au long cours, passer du simple au double, du monologue au dialogue, de la diagonale de mon lit aux corps parallèles, de la solitude lourde certains soirs à une compagnie tendre et gaie. Je suis fort satisfaite de mon compagnon actuel, moustachu et au poil fort doux à caresser, grand chasseur de souris devant l’Eternel et dans ma chambre même, à grands renforts de miaulements guerriers à 3 heures du matin, mais je ne rechignerais pas à l’échanger contre un plus mâle (car non castré, de préférence) qui ronronnera moins peut-être, et évitera de foncer se cacher sous le lit au moindre coup de sonnette. S’il est bon vivant et humoureux, j’accepte même qu’il regarde Téléfoot le dimanche matin (nan, j’déconne).

Voilà donc le chantier en cours. Il m’angoisse parfois, à cause de tout cet inconnu, tout ce flou à l’horizon. Il m’énergise et m’excite d’autres jours. Je le vis bien, je le vis mal, j’ai parfois les larmes au bord des yeux, et parfois le rire au bord du cœur. Je suis triste et déçue ou pleine d’espoir et d’optimisme. Ce n’est pas toujours de tout repos d’avoir cette sensation de s’apprêter à sauter sur un tremplin sans voir à quoi ressemble l’autre côté du mur où l’on risque d’atterrir. J’aimerais parfois qu'on me tienne la main dans cette période où je danse sur un fil maladroit, où j’ai choisi de poser mes pieds pas toujours agiles. Mais au pire, tomber ne me tuera pas. Enfin je crois.

En attendant, je me nourris de la vie autour de moi, émerveillée qu’elle m’émeuve et me fasse rire autant, me désespère aussi parfois, mais ce ne serait pas la vie, sans ça.

Une fille qui pleurait l’autre jour dans ce bar devant un demi de bière. Elle était belle et j’avais envie de lui parler, mais je n’ai pas osé. Et cette petite fille qui riait aux éclats sur un banc près du canal en jouant à « feuille, pierre, ciseaux » avec son papa. Et je jure que c’est vrai, hier dans le métro, j’ai vu une fille trop blonde qui promenait un Yorkshire rose.

La vie m'amuse autant qu'elle me fait peur.

dimanche 8 mars 2009

Généralités

Je n’aime pas qu’on dise : « les ».

Je veux dire « les », suivi du nom d’une catégorie de personnes, qu’elle soit ethnique, sociale, raciale, professionnelle, sociologique, caractérisée par un âge, des goûts communs, une couleur de peau, une orientation politique, une forme de sexualité, un choix religieux, que sais-je encore. Quand ce nom de catégorie est immédiatement suivi d’un qualificatif ou d’un jugement généraliste traitant ce groupe d’humain comme un tout homogène et sans nuances.

En d’autres termes, je n’aime pas qu’on dise : les vieux sont comme ci, les jeunes sont comme ça, et puis les noirs, les juifs, les musulmans, les bourgeois, les cathos, les bobos, les homos, les riches, les femmes, les mecs, les gauchistes, les… les gens en général et sans particulier, quoi.

La politique du « je mets tout le monde dans le même sac » me gonfle, m’énerve, m’exaspère, me laisse coite, m’interroge aussi.

Je ne crois qu’à l’individu, qu’à la personne, qu’au cœur qui bat dans une poitrine. Toute catégorie humaine comporte son lot de cons et de salauds, c’est un axiome absolu. Non ? On dirait que certains l'oublient souvent.

Je bénis le Ciel d’avoir connu une enfance et un parcours qui m’ont donné ce goût-là de passer par-dessus (ou par en-dessous) les colifichets affichés d’un groupe pour ne m’intéresser qu’à un humain entre tous, pour l’humain qu’il est. Point.

Je bénis le Ciel d’avoir été la cible de ces jugements communautaires, d’en avoir souffert parfois, jusqu’à me jurer à moi-même de ne jamais tomber dans ce travers de juger collectivement un groupe d’individus et celui qui en est issu sans plus chercher à le connaître. Et c’est difficile, on nous éduque comme cela, la famille, la société. Je me surprends moi-même à céder à cette facilité parfois. Alors je m’engueule et j’essaie de corriger le tir. Non je n’ai rien contre « les chinois de Belleville » ou même "les chinois" tout court. Non, juste contre mes voisins du dessus qui m’ont inondé trois fois en six ans et pour qui la notion de « appeler un plombier » se résume à « mettons donc un vieux seau sous ce tuyau percé ». Quelle raison aurais-je d’englober toute une communauté dans cette colère ciblée et de dire « ces gens-là » ?.. Et pourtant, c'est toujours tentant. Et quand j'entends "ploc ploc" dans ma cuisine, je voue aux gémonies plus d'un milliard d'humains pour les quatre qui vivent au-dessus de moi.

Il est dur de ne pas le faire, de ne pas faire passer son rejet ou sa haine d’un individu au(x) groupe(s) au(x)quel(s) il appartient. Et c’est ainsi qu’on peut haïr les juifs, les noirs, les bourgeois ou les cathos pour un qui vous a déplu, spolié, vexé (je crois que la blessure d’amour propre est le plus grand vecteur de haine, d’où celle des imbéciles pour les intelligents…).

Quand j’étais petite, donc, j’étais l’une des rares de l’école de mon village à ne pas être fille d’agriculteurs. Et je ne remercierai jamais assez mes parents de m'avoir laissée dans cette école, de ne pas m'avoir envoyée "à la ville" avant ma sixième. Pourtant, j’étais la fille du « banquier », et d’aucuns appelaient ma maison « le château ». J’ai essuyé parfois des paroles dures pour cela, des regards en coin et des jugements sans appel. J’ai eu des amies pourtant, dans cette enfance campagnarde qui m’a vu galoper avec elles au travers des champs, des fermes et des étables. Oh le bonheur des petits poussins à peine nés, des veaux aux pattes vacillantes tétant leurs mères, de l’odeur du fumier chaud et du foin fraichement coupé. Mes peurs d’enfance étaient celles de la truie énorme qui allaite ses petits et qu’il convient de garder à bonne distance, de l’arbre creux à la branche branlante qui manquait me jeter à terre, du taureau furieux de nos courses dans SON champ qui nous poursuivait de sa colère, d’une robe déchirée par des buissons acérés qu’il faudrait avouer à ma mère.

Marie-Paule, Françoise, Josiane, Jacqueline, Pierrette, toutes mes copines de ce temps-là, où que vous soyez, je garde grâce à vous un souvenir lumineux de cette enfance-là. Qu’est-ce qu’on en avait rien à foutre, nous, quand on construisait des cabanes dans les champs de maïs de savoir ce que gagnaient nos parents respectifs. Il y en a que ça dérangeait plus que nous, et qui ne se privaient pas de le faire savoir. Les cons.

J’ai continué bien au-delà de l’école primaire à choisir mes camarades en fonction d’affinités personnelles et sans tenir compte de leur origine. Je ne comprenais pas, parfois, la gêne que je suscitais, de ne pas ressentir ce décalage social, aussi bien auprès de mes parents (« Que font ses parents ? » était le leitmotiv quand j’annonçais une nouvelle amitié d’école; je m’insurgeais. Cette phrase a fini par devenir un gimmick plutôt drôle entre eux et moi), qu’auprès des parents de mes amis, qui s’inquiétaient de m’accueillir dans un monde différent du mien. Plus tard, quand je me suis retrouvée dans le lycée catho le plus huppé de ma ville d’enfance, je trouvais étranges et bêtes les réactions de certains de mes camarades issus d’un milieu social très privilégié, qui méprisaient ouvertement mes amitiés avec des « inférieurs » à leurs yeux. Je me souviens de mon amie Fred, jolie brunette, intelligente, vive, avec qui j’avais sympathisé dès le jour de la rentrée de seconde, que sa mère, une femme absolument magnifique, élégante et souriante, venait parfois chercher le soir. L’un des copains de mon groupe, pas insensible au charme de Fred, avait été conquis plus encore par le sourire de sa mère, et m’en fit part un jour, ne tarissant pas d’éloges sur la « classe » de cette femme, sa beauté, etc… Il s’enquit de la profession de son mari, ne me crût pas quand je lui dis que le père de Fred était boucher et que sa mère, qui tenait la caisse, venait irrégulièrement chercher sa fille quand elle pouvait s’échapper. Il cessa ce jour-là de s’intéresser à Fred et de venir saluer cérémonieusement sa mère à la sortie de l’école. Celui-là peut être inclus dans la catégorie des cons. La plus vaste de toutes les ethnies mondialement recensées. En font partie aussi, par ailleurs, tout ceux qui nous regardaient juste comme les élèves de cette école, et donc des "fils de bourgeois", collectivement jugés comme détestables. Au nom de quoi ? Je n'ai jamais compris cela. Je refuse de le comprendre. Et je m'engueulais tout autant avec mes copains et copines du village, plutôt baba-cools, eux (nous étions à la fin des années 70), qui méprisaient tout aussi copieusement mes amis BCBG. J'étais parfois en porte-à-faux avec tout le monde. Pas très confortable.

Quand je suis arrivée dans ma fac de ciné, sortant tout juste de cette école huppée-catho, j’ai débarqué avec les attributs normaux du milieu bourgeois dont je venais. Je n’ai pas réalisé tout de suite que je ne passais pas inaperçue dans la fac gaucho que je fréquentais alors à Paris, avec ma tresse sage, mes jupes écossaises et mon loden vert. En fac de ciné ! Certains m’ont immédiatement détestée, à cause de cela et sans m’avoir jamais adressé la parole. Catégorie des cons, eux aussi. J’ai noué des amitiés avec ceux qui m’ont acceptée en dépit de cela (et puis j’ai peu à peu remplacé mon look « Neuilly-Auteuil-Passy » par un autre plus passepartout dans ce milieu… tiens donc, certains d’avant m’ont trouvée alors plus intéressante… enveloppe plus importante que le contenu, faut croire, pour beaucoup).

Plus tard, sans doute mes parents auraient-ils préféré un autre « gendre » que mon chauffeur de taxi marocain, fort éloigné de leur conception du parti idéal, que j’ai aimé sans me préoccuper de nos différences d’origine et de culture. Il m’a avoué plus tard en avoir été plus gêné que moi parfois. Et j’ai continué, je continue encore à choisir mes amis, mes amants, mes amours, en fonction du plaisir que leur présence me procure, de l’enrichissement qu’ils m’apportent, des rires et des goûts que nous partageons, sans tenir compte le moins du monde de leurs revenus mensuels, leurs opinions politiques, leur orientation sexuelle. Peu me chaut, mes amis.

C’est pour cela sans doute que l’engagement politique m’est assez étranger et que le mien est pour le moins flou. S’engager politiquement signifie le plus souvent des opinions tranchées, et un refus de ceux d’en-face que j’ai du mal à pratiquer. Rien que dans ma famille, il y a des votants Sarkozy, d’autres chez les Verts, un ou deux centristes tendance Bayrou, des socialistes et même un royaliste (pas partisan de Ségolène, un royaliste à l’ancienne, si, si…). Qu’est-ce que vous voulez que je fasse avec ça ? Détester en bloc ou en particulier certains de ceux-là ? Non, je m’en fous, j’avoue. D’aucuns me trouveront peut-être inadmissiblement « tiède ». C’est possible. J’ai une sainte horreur de l'homme Sarko, mais je crois très sincèrement qu’il y a sûrement des sarkozystes sympas et de valeur. Je me refuse au manichéisme primaire qui consiste à rejeter un clan dans son ensemble.

De même, épargnez-moi les tartes à la crème en vogue style « anti-bobo » : j’en connais plein des bobos, si ça se trouve, j’en suis une aux yeux de certains, d’ailleurs. J’habite Belleville, je bosse dans le ciné… Il y en a des très cons, je vous l’accorde, d’autres sont des humains de valeur, vraiment. Les généralisations bêtasses, à leur sujet comme au sujet des « bourgeois » ou toute autre catégorie - que j’ai été jugée comme en faisant partie ou non, d’ailleurs- me saoûlent carrément. (il se trouve juste que j’ai souvent été – sévèrement – cataloguée dans l’une ou l’autre de ces catégories, alors je connais la virulence méprisante de leurs détracteurs).

De la même façon, je me fous que vous soyez athée, catho, mulsuman, juif pratiquant ou partisan de toute autre église ou congrégation, tant que vous ne faites pas de prosélytisme envahissant ou que vous ne prétendez pas détenir LA vérité, que ce soit dans la conviction ou le refus de Dieu et que vous n'essayez pas de démontrer à quiconque qu'il a tort de penser ce qu'il pense. J’ai le plus profond respect pour toute conviction, tant qu’elle s’exerce librement et sans « intégrisme », toute véhémence à démontrer une conviction de quelque nature que ce soit, m'apparaissant aussi suspecte qu'envahissante (ne pas confondre véhémence et passion, cependant, j'ai toute indulgence pour la deuxième). Mes convictions à moi - spirituelles plus que religieuses en ce qui me concerne - peuvent apparaître étranges à d’aucuns, je ne les impose à quiconque et j’aime assez fréquenter ceux qui en professent d’autres que moi, avec tolérance, ils me font avancer. J’espère que certains peuvent en dire autant de moi, tout simplement.

Je suis particulièrement heureuse d'avoir trouvé cet échange tolérant et riche sur les blogs. Sans se connaître, juste par les mots de chacun, on se rencontre, on se comprend, on s'écoute, sans préjuger de quiconque sur une apparence physique, l'appartenance supposée à un groupe. On se retrouve sur des affinités ou au contraire sur des différences qu'on explore avec curiosité. Je ne dirai jamais assez le bonheur de rencontrer par ce biais des inconnus intimes que je n'aurais jamais pu croiser dans la vie "réelle", si loins de moi, géographiquement, professionnellement, ou de par leurs préoccupations quotidiennes, et pourtant ici, nos chemins parviennent à se croiser. J'en espère encore beaucoup d'autres, même si j'écris moins. Je garderai ce fil, aussi ténu qu'il soit, pour ces rencontres-là, sans préjugés, juste de l'espoir. Et du plaisir.

mercredi 18 février 2009

Le retour de la vengeance des poêles !

Oyez, oyez, braves gens, Jean-Pierre est de retour !!!

Mais si, vous savez, Jean-Pierre Dupire, le patron rasta des poêles à bois Invicta, qui afficha sa bobine des semaines durant en grand format dans le métro l’an passé, que les parigots[1] ne connaissent désormais plus que lui, certains ont même cru qu’il se présentait aux élections ! (je crois bien qu’il a eu des voix)

A l’époque, j’avais quelque peu raillé cette campagne et le look peu avenant du PDG géant des poêles Invicta, dans un billet dont j’avais dû couper les commentaires, les partisans et les opposants du Jean-Pierre menaçant de s’étriper dans les pages de ce blog couleur de ciel dont je tiens à préserver la tranquillité.

Mais alors là, Jean-Pierre, mon Jean-Pierre (tu m’excuseras d’être familière, mais nous sommes de vieilles connaissances), je dis bravo !

Invicta_2.JPG
(merci à Monsieur Ka de m'avoir procuré cette photo et évité à ma paresse naturelle d'en faire une bien moi-même)

Nul doute que mon billet précédent a eu une influence notable sur la nouvelle campagne (si, si, j’en suis sûre), car à la place de la mine que j’avais qualifiée de patibulaire de mon Jean-Pierre (j’espère qu’ils ont viré le photographe de l'époque et le maquettiste stagiaire responsable du moche détourage de la chevelure foisonnante de Jean-Pierre), le revoilà maintenant arborant un sourire éclatant (c’est qui ton dentiste ?) sous un slogan hilare : « Toujours de bons poêles », et pour enfoncer le clou, l’affirmation en sous-titre « le sourire de l’industrie française ». Et je dis non seulement bravo, mais merci !

Merci de cette bonne humeur affichée en ces temps catastrophistes où l’on entend et constate chaque jour un peu plus que la veille l’enfoncement dans une crise qui promet d’être noire. Sans blague, moi qui me tiens à l’écart des nouvelles du monde la plupart du temps, je l’avoue, les bribes qui m’en parviennent font redouter d’un jour à l’autre l’annonce d’une pluie de sauterelles carnivores, une épidémie de peste noire à bubons, l’élection de Sarko à la présidence, et l’extinction prochaine de notre soleil comme cerise sur le gâteau (ah non, merde, c’est vrai, l’un de ces fléaux s’est déjà abattu sur nos pauvres têtes… indices pour ceux qui n’auraient pas trouvé lequel : ça ressemble à une petite sauterelle, ça donne des boutons comme la peste, mais ce n’est pas ça…).

Si Jean-Pierre tient le même rythme de campagne que l’an passé, nul doute qu’on va voir fleurir sur les murs en carrelage du métro son sourire porcelaine (et accessoirement des poêles en petit en dessous, mais on s’en fout des poêles, c’est Jean-Pierre la star !) et ce pour plusieurs semaines. Et je dis tant mieux, ça va nous changer la tête. Je propose même à son agence d’inonder le marché avec des produits dérivés à l’effigie de Jean-Pierre : des T-shirts Jean-Pierre, des porte-clefs Jean-Pierre, des boites à cachous Jean-Pierre, des bijoux de portable Jean-Pierre, des petites culottes Jean-Pierre, des yo-yo Jean-Pierre, tous produits excellents pour le moral des troupes !

Ne vous méprenez pas, loin de moi l’idée de flatter Jean-Pierre ou de le brosser dans le sens du poêle (ha, ha, cet humour canaille est contagieux !) dans le but d’équiper d’un produit Invicta à prix préférentiel ma future maison bretonne… Quoique. (il faut absolument que j’arrive à installer Piwik sur mon nouveau blog dotclear 2, un an que mes statistiques sont en rade, mais j’ai sûrement des milliers, que dis-je, des millions de lecteurs, mon Jean-Pierre, tu peux me croire. Ce blog constitue une vitrine extraordinaire pour tes produits, d’ailleurs selon la dernière étude de marché, je suis lue principalement par des amoureux du chauffage au bois, je le jure).

Non, non, Jean-Pierre est sans nul doute un gars au poil, que dis-je un gars au poêle (ce blog est de plus en plus désopilant), et je tenais à le faire savoir. Vive Jean-Pierre !

(Qui a dit « A poêle, Jean-Pierre ! » ??? Franchement, Chondre, Vroumette, si vous croyez que je ne vous ai pas reconnus… Pffffff, c’est d’un goût…)

Notes

[1] qui, soit dit en passant, sont peu nombreux à avoir des appartements suffisamment grands pour y mettre un poêle à bois, mais bon moi ce que j’en dis…

dimanche 15 février 2009

Quelques chiffres

2.1.5 : C'est la version de Dotclear qu'utilise ce blog depuis pas plus tard que tout à l'heure, grâce à l'initiative heureuse des sorciers et fée dotclearien(ne)s qui ont mis leur savoir-faire toute cette journée de dimanche à la disposition des néophytes et migrants des anciennes versions de Dotclear (j'arrive de loin pour ma part : 1.2.6, pensez !) pour nous aider dans ce qui aurait pu être laborieux sans eux. Pour ma part, j'avais déjà commencé le boulot en fin d'année dernière grâce aux billets-tutoriels de la fée et je n'ai eu qu'à finaliser ma migration, avec l'aide précieuse de Lomalarch, que je ne saurais trop remercier pour sa gentillesse, sa patience et son indulgence (je suis une blonde avec deux mains gauches en matière informatique). Il a même adapté mon thème à la nouvelle version, ce qui relevait du chinois sous-titré hébreu en ce qui me concerne. Il reste encore quelques menues finitions et raccords de peinture que j'ai promis de mener à bien toute seule comme une grande. Si je n'y arrive pas ou cède à ma feignasserie habituelle, je pourrais retourner le 14 mars bénéficier des conseils des sages, puisqu'ils font une deuxième journée rencontre-installation dotclear, qu'on se le dise ! Et mille mercis à eux tous !

45 : C'est le nombre de printemps - ou d'automnes, ma saison préférée - que je comptabilise depuis jeudi dernier. J'aime bien. La moitié de ma vie à quelque chose près et en théorie. Même si j'en suis encore souvent à me demander ce que je vais faire quand je serai grande. Cet âge me voit avec des projets, des envies de renouveau, des vieilles amarres larguées, des boulets aux chaînes rompues qui roulent loin de moi désormais allégée, des obsessions mortifères devenues douces et sans fondements désormais - le désir d'enfant, notamment, résolu, révolu, libéré, c'est bien.

47 : C'est le pourcentage de baisse de mes revenus nets annuels si j'acceptais le job pour lequel j'ai passé un entretien en Bretagne cette semaine. C'est beaucoup. C'est trop. Et les perspectives de délocalisation de celui-ci dans un avenir plus ou moins proche et dans la partie nord-est de la Bretagne dans laquelle je n'ai nulle intention de vivre (je vise l'exact opposé, le sud-ouest), font que je refuserais sans doute s'il m'était proposé, ce qui n'est pas encore le cas, de toute façon. J'ai déjà commencé à regarder et postuler ailleurs ces derniers jours. Cela prendra peut-être un peu plus de temps que je ne le souhaitais pour aller vivre près de la mer...

12 : Je n'en suis pas bien fière, mais c'est le nombre de bouteilles de vin que nous avons éclusé à 8 hier soir lors de mon dîner anti-Saint Valentin. Il fallait bien qu'on fête ça et mon nouveau compte d'automnes !

5 : C'est l'heure à laquelle je me suis couchée après cette soirée arrosée. Ce qui explique que je vais abréger ce billet et ne pas demander mon reste pour aller me coucher avec les poules. Avec en plus les efforts de réflexion que j'ai dû fournir cet après-midi, moi la non-geekette absolue dotclear, j'ai besoin de récupérer. Bien le bonsoir à tous !

samedi 24 janvier 2009

Appel à témoins...

Je suis une cruche. C'est confirmé.

Mon ordinateur vient de rentrer de réparation... toutes données effacées. Et bien sûr, je n'avais pas sauvegardé grand-chose. J'ai toutes mes photos, heureusement. Pas mal de textes ont dû disparaître. Tant pis. Les mots sont éphémères.

Je vais passer le week-end à réinstaller tout ce que je pourrais (et ensuite, peut-être pourrais-je enfin envisager de finaliser ma migration en dotclear 2)

Avec certains d'entre vous, il m'était arrivé d'échanger des mails, ils se sont envolés aussi. J'en suis un peu triste. Et certaines adresses me manquent désormais. C'est pourquoi j'aimerais que vous, passants de mon blog, vouliez bien m'envoyer un petit mail sur mon adresse traou(at)traou(point)net, afin que je retrouve un peu de mémoire. Ou bien de ne pas oublier de mettre votre adresse mail dans la case prévue pour dans les commentaires (elle ne sera pas publiée)

On dirait que l'ordinateur prodigue a décidé de se mettre de la partie pour me faire redémarrer à zéro cette année, tiens, tiens...

dimanche 18 janvier 2009

L'offrande à Santig Du

Me voilà de retour à la capitale depuis une semaine, je trouve la fréquentation du métro un peu plus difficile qu'auparavant...

Je suis entrée dans une valse de nuits sans sommeil, qui promet de durer quelques temps, envahies qu'elles sont de pensées tournoyantes, excitation et peur mêlées, conjectures sans fin, hypothèses contradictoires, si ça marche... si ça marche pas... Bretagne... pas Bretagne... folle... pas folle... Sueurs froides du coeur de la nuit qui fait voir en noir les trucs gris clair... Exaltation du matin un peu saoul de fatigue qui donne envie de faire ses malles là, maintenant...

Boss m'a accueillie à mon retour de vacances par des bras grands ouverts, un baiser sonore sur chaque joue et des souhaits de bonne année chaleureux, se félicitant qu'elle nous verrait à nouveau travailler ensemble et réaliser de beaux projets. Glups.

Réunion de début d'année où l'on établit le programme à venir, les grandes étapes des 12 prochains mois. On parle de mai à Cannes, d'octobre à Rome. Et ce projet sur lequel on bosse depuis des mois va se concrétiser bientôt... C'est formidable, hein Traou ?! Glups. Je prépare cette opération depuis plus d'un an et je ne la verrai peut-être pas. Glups.

Ce serait plus simple si j'avais un boulot moins passionnant et si Boss était un sale con. En fait.

Après six mois tendue vers cet objectif, j'arrive au point où il se rapproche... dangereusement (c'est ce qui m'est venu en premier à l'esprit), et où je commence à ralentir le moteur, voire à envisager la marche arrière, tant il est vrai que la perspective du changement excite autant qu'elle effraie. Que commencent à se bousculer dans ma petite tête les négatifs des photos idylliques du début de ma quête. Et les petites phrases perfides :

Ma pauvre fille, est-ce que tu n'es pas complètement marteau de vouloir laisser tomber ce job en or que tu as tout fait pour décrocher il y a 5 ans ?!!! Finies les ballades à Rome, Berlin, Madrid...

Tu te plains de ta solitude, mais crois-moi, quand tu auras emménagé dans une maison à la cambrousse dans une région où tu connais 5 personnes réparties sur 3 départements, tu vas en avoir un aperçu puissance 10, de la solitude !!!

Et si tu te plantes ? Si ça ne marche pas, ce job ? Tu fais quoi ? Tu reviens la tête basse supplier Boss qu'il te reprenne ?

Bon, ça c'est la petite Traou acariâtre et pessimiste, vêtue d'une cape rouge et qui arbore oreilles pointues et sabots fourchus, juchée sur mon épaule gauche, qui me tient ces propos, un peu plus fort que d'ordinaire depuis que je sais que ça peut se faire.

Sur mon épaule droite, j'ai une petite Traou tout de ciel vêtue, rigolarde et rassurante, qui me répète depuis 6 mois que ce dont j'ai tellement envie il faut le faire, que je vais rencontrer plein de gens formidables et que tout se passera bien...

Entre les deux, je me dis le plus souvent, que j'ai toujours préféré regretter d'avoir fait les choses que de ne pas les avoir faites, que j'ai lancé cette machine pour de bonnes raisons et que je souffrirais certainement de l'arrêter maintenant. Mais maintenant qu'il y a un job identifié en jeu, que j'ai de bonnes chances de l'obtenir étant donné mon profil et les premiers contacts que j'ai pris, et que la date d'attribution se rapproche à grands pas (je serai fixée d'ici un mois, ce qui signifie un départ mi-avril si ça se fait...), pour ne rien vous cacher, je pète de trouille, j'ai une peur bleue, j'ai les tripes qui se nouent, je flippe ma race !!!

Mais c'est ma faute aussi : j'ai quand même mis en oeuvre tout ce qu'il est possible pour décrocher ce job en Bretagne, croyez-moi ! D'abord j'ai un gri-gri infaillible, confectionné sans doute par quelques elfes en forêt de Brocéliande ou une troupe de korrigans des Monts d'Arrée, et qui est arrivé jusqu'à moi de façon fort magique (parfaitement : une enveloppe timbrée par une pêcheuse de baleine) au moment où je commençais à mobiliser mes pensées vers un retour au pays. Je vous présente mon gri-gri préféré, elle s'appelle Rozenn et me suis partout où je vais. Et ne vous avisez pas de rire de sa coiffe ou de son tablier, elle a un sale caractère (une bigoudène, pensez...) :

Rozenn

Ensuite, j'ai profité de mon séjour finistérien pour consulter les autochtones sur les modalités à suivre pour en devenir une à mon tour, d'autochtone. On m'a conseillé moult sortilèges traditionnels, comme d'aller piquer le nez de Saint Guirec sur la plage de Ploumanach pour me marier dans l'année, mais j'ai épargné le pauvre Guirec (cette fois-ci, il ne perd rien pour attendre !), car je vais éviter de courir tous les lièvres en même temps, j'ai déjà suffisamment à faire avec ce projet de migration.

La deuxième recommandation était d'aller offrir du pain à Santig Du dans la cathédrale (et non pas église, merci Kab-Aod) Saint Corentin, à Quimper, tradition pour retrouver un objet perdu (c'est le Saint Antoine de Padoue local) ou pour toute autre requête. Sur les conseils avisés de ma pêcheuse de baleine pourvoyeuse de gri-gris bigoudens, j'ai amélioré l'ordinaire du brave Santig Du (mort de la peste, le pauvre homme, en soignant les malades), et déposé à ses pieds... un Traou mad. La preuve en images :

Santig Du

Santig Du

Traou Mad

Santig Du

Mais ce qui me rend confiante dans ce projet malgré les angoisses de ces derniers jours (bien normales, au fond, ce qui serait inquiétant, c'est que j'y aille la fleur au fusil et sans peur d'aucune sorte, ce serait de l'inconscience), c'est ce petit visiteur d'un jour de soleil et de froid, là-bas au Cap de la Chèvre où nous attendait un soleil du soir si intense qu'on n'aurait pas été surprises d'entendre une voix profonde s'élever de derrière les nuages pour nous délivrer un message. Un petit visiteur amical, venu se percher sur mon rétroviseur à peine nous étions-nous arrêtées au bout de la route avant le cap. Un rouge-gorge, sautillante boule de plumes, symbole de renouveau, il paraît (Merci pour la photo, Anita !)

le rouge-gorge du Cap de la Chèvre

Cap de la Chèvre

dimanche 4 janvier 2009

Quelque part à la fin de la terre

Je bois un verre de cidre pression en regardant la mer et le balancement des mâts du port de Morgat. Début d'année vagabonde sur les routes du Finistère dont chaque détour m'émeut, me remplit de joie. Je suis d'ici, je reviendrai là. A ma place, infiniment. J'en suis chaque jour un peu plus certaine, c'est là que j'aimerais poursuivre mon chemin.

Chaque matin m'éveille avant le soleil, qui arrive tard du côté de Douarnenez et m'offre des ciels rouges à n'y pas croire. Hier soir, en route vers Saint Pol de Léon, venant de Quimperlé, la traversée des Montagnes Noires m'a fait cadeau d'un crépuscule pastel, un trésor de perspective, chaque mont un peu plus bleuté que son précédent découpé délicatement sur azur rose et jaune. J'ai arrêté la voiture, coupé le moteur et versé quelques larmes de tant de beauté.

Je suis heureuse ici. Croise des amis qui deviendront bientôt des voisins, je l'espère. Il y a un espoir de travail quelque part au sud... peut-être bientôt en 2009, j'aurai un code postal en 29... Je croise tous les doigts que j'ai et il y a un saint dont j'ai oublié le nom bizarre à qui je dois paraît-il offrir un pain dans l'église Saint Corentin de Quimper pour exaucer mon voeu. J'irai à la boulangerie dès demain !

A vous tous qui passez ici, j'offre tous mes voeux d'un bonheur aussi flamboyant que celui qui m'est offert chaque matin. Bonne année à vous !

Morgat

dimanche 7 décembre 2008

Nuit blanche

Dimanche 7h30 du matin. Les volutes vertes et roses des sièges du métro dansent un peu devant mes yeux. Je rentre me coucher. J’essaie d’identifier ceux de mes compagnons de rame qui se lèvent, eux. Dans les stations, des formes endormies sous des duvets, nombreuses, si nombreuses. J’ai bu beaucoup de bière, ri et parlé avec tant d’inconnus, saouls et saoulants parfois, rieurs et grandiloquents, insouciants pour quelques heures au moins.

Doux vertige. Cacophonie de sourires et de regards. On danse serrés quelque part au bout du bar. Des filles aux cheveux épars qui lèvent des bras fins et nerveux au rythme des basses affolées. Des garçons jeunes aux yeux vifs, des hommes aux traits usés que j’ai l’impression d’avoir déjà croisés là il y a des années, l’empreinte de leur coude moulée dans le zinc du bar. Le frisson du froid du dehors qui accompagne les fumeurs désormais. Je vole une taffe de blonde, souvenir de plaisir, aujourd’hui écoeuré mais si tentant. On rentre dans le chaud et le bruit amical et grouillant. La mousse dorée coule dans des verres qu’on entrechoque, heureux. Rien n’a trop d’importance, les promesses de se revoir n’engagent que la seconde où elles sont prononcées. On s’oubliera aussitôt la porte franchie. Restera le souvenir d’une jolie soirée, d’un rire clair, de mots bizarres et gais, incohérents sûrement, d’un cou embrassé, d’une peau à l’odeur peu familière qu’on ne respirera plus jamais. Et quelques numéros de téléphone griffonnés sur des bouts de papier froissés mouillés, échoués au fond de mon sac, et dont je ne me souviendrai plus si ce Fred maladroitement écrit était ce beau gars aux yeux clairs qui voulait que l’on goûte le lever du jour ensemble, ou bien ce Richard cyclothymique que j’ai laissé les yeux égarés devant sa 100è bière, qui suggérait d’aller écouter du Bach en buvant un café.

Dans un couloir à République, une créature moulée de cuir rouge chavire en chantonnant sur des talons aiguilles fatigués, la perruque désordonnée. J’entends mes veines battre, avides de sommeil. La fatigue galope vers mes paupières. Je la retiendrai jusqu’à la porte fermée, à peine le temps d’ôter mes vêtements chauds pour me glisser dans les draps qui me berceront sans rêves. Une dernière vision fugitive de l’au revoir aux amis chers, la main embrassée avec une chaleur un peu ivre, la joue piquante pressée contre la mienne, les épaules entourées d’amitié. On s’appellera demain pour se dire que c’était bien.

mardi 2 décembre 2008

Toute Etty, enfin...

Etty

Cela fait bientôt 7 années qu'elle m'accompagne quotidiennement. Elle est mon amie si chère, ma soeur bienveillante. Son regard m'accueille chaque fois que j'ouvre mon agenda, essentiel. Ses mots lumineux m'ont aidée à franchir un précipice, il y a quelques années, j'en ai parlé ici déjà. Je la lis et la relis sans cesse, chaque fois émerveillée, émue, souriante, bouleversée, chaque fois plus éclairée de sa lumière, chaque fois un peu plus apaisée grâce au chemin qu'elle m'aide à parcourir. Mon exemplaire de son journal est mille fois annoté, souligné. Il porte des points d'exclamation dans les marges, peut-être des traces de larmes - d'émotion ou de joie - sur certaines pages. Des passages entiers me semblent faire partie de moi aujourd'hui et le livre s'ouvre tout seul à la page 119, celle qui dit la douceur des "bras nus de la vie".

Cela faisait longtemps que j'espérais la traduction et la publication de l'intégralité de ses écrits : "Une vie bouleversée" n'était constitué que d'extraits de son journal associés à quelques lettres écrites du camp de Westerbork, antichambre d'Auschwitz où elle mourût.

Je me suis donc offert ce merveilleux cadeau de Noël ce matin : l'intégralité du journal et une centaine de lettres d'Etty. Et quelques photos joyeuses ou douces d'elle, de ses amis, de sa famille, et même de cette "petite marocaine" dont elle parle à plusieurs reprises, la photo d'une très jeune fille aux yeux noirs accrochée au-dessus de son bureau et qui la regardait écrire. Je l'accrocherai peut-être au-dessus du mien, tiens...

Sur la quatrième de couverture de ce recueil, on lit ces quelques mots qui me semblent si bien la décrire, elle et ses écrits : "... une jeune femme d'exception : non pas une sainte étrangère au monde, mais une personnalité audacieuse et libertine, amoureuse de la vie, qui tente de dompter des dons intellectuels et artistiques dont le foisonnement anarchique l'entrave. C'est aussi un merveilleux journal intime, la chronique minutieuse et inlasable d'une passion, avec ses moments exaltants et ses crises de jalousie, et en contrepoint des tentatives toujours recommencées pour reconquérir un peu de distance et de sérénité. Enfin cette oeuvre nous confronte au mystère d'un cheminement spirituel qui est un refuge sans être un rejet du monde et des hommes, qui semble au contraire être un acquiescement, parfois même un émerveillement..."

Etty, mon amie, tu vas m'accompagner en Bretagne pour cette fin d'année. Je savoure à l'avance le bonheur de te retrouver toute entière.

dimanche 16 novembre 2008

Bénarès blues

Je n’irai pas cette année. J’ai le blues de la ville sacrée.

Ils vont me manquer les ghâts ocres et jaunes, parfois voilés de saris multicolores séchant au soleil tiède du matin. Et le spectacle léger des cerfs-volants par centaines, voletant au gré des fumées des bûchers et des courses des enfants bruns, gais et sales, arrêtés parfois par un arbre tordu jailli d’un vieux palais en ruine, où ils resteront pendus pour une saison, fruits de papier.

J'ai le blues des bateaux roses et ciel qui s'alignent en guirlande de bois sur la courbe du fleuve, et du rythme des rames dans l'eau sombre à l'heure de la puja du soir...[1]

Je n’ai jamais réussi à reproduire, dans ma cuisine parisienne, le bonheur du chaï brûlant du petit matin, lapé à gorgées prudentes, assise sur une marche fraiche, heureuse et sans pensées, au cœur du spectacle du fleuve encore maquillé d’un voile de brume.

Je ne flânerai pas, tranquille, dans le dédale de ruelles odorantes et envahies de monde, maculées de bouses de vache que de nombreuses petites mains ramassent et forment en galettes qui sèchent à la verticale sur les murs des maisons, avant de retrouver les fours des restaurants où elles cuisent les succulents thalis.

J’ai la nostalgie de mon balcon miniature sur le fleuve, dans une maison rouge fièrement dressée sur Mansarovar Ghât, où un homme en dhôti immaculé venait baigner ses buffles le matin.

J'aurais aimé retrouver les sadhus vêtus d'orange et d'or, le visage blanchi de cendre, au regard un rien inquiétant de ceux qui savent des choses que l'on ne sait pas.

Ils vont infiniment me manquer les hommes et les femmes des ghâts, leur regard inquisiteur et bienveillant, et les yeux tristes ou insolents des enfants qui quémandent des roupies. Et tous les animaux des ghâts : les petites chèvres vêtues de pulls-over, les vaches maigres et les chiots nouveaux-nés gambadant partout, encore nourris par leur mère, pas encore affamés...

Je me souviens de ma première nuit de l’an passé dans la maison rouge, sur le matelas dur comme pierre de la chambre du rez-de-chaussée, avant que celle au balcon haut perché ne se libère le lendemain. Les chiens des ghâts, pauvres hères efflanqués et pelés, livrés à eux-mêmes sans pitié, s’y battent férocement la nuit pour le peu de nourriture qu’ils peuvent y trouver. Je dormais par intermittence, réveillée en sursaut trop souvent par les aboiements guerriers et les cris de douleur des vaincus, là, à quelques mètres de mon lit, de l’autre côté de la mince fenêtre. Le cœur battant de peur, poursuivie par des cauchemars hurlants quand je parvenais à m’assoupir un peu, calme retrouvé seulement au petit matin quand le soleil cherchait déjà mon visage qui tentait de le fuir d’un oreiller à l’autre.

Je ne saurai vraiment dire pourquoi l’Inde me manque tant, comme une soif non assouvie. Je me languis de ce pays si loin de moi où je me suis sentie autant étrangère que bienvenue. Bénarès m'a accueillie comme un insolite et évident chez moi, où vie et mort se trouvent entremêlées le plus naturellement du monde, apaisée du simple fait d’être là. L’Inde m’a fait le cadeau de moi-même, révélateur d’une paix possible, d’un recul par rapport aux tourments que nous invente trop l’Occident.

A la place, je vais retrouver mon autre chez moi, tout au bout de la terre où j’espère migrer bientôt. Deux semaines à Crozon, face à la mer, paisible comme je le suis face au Gange si large qu’on n’en voit pas l’autre rive parfois dans la brume. C’est pour cela peut-être que je trouve dans la contemplation du Fleuve sacré le même sentiment d’infini et d’infinie plénitude que devant l’océan de chez moi.

Bénarès

palais

l'arbre aux cerfs-volants

maison rouge de Mansarovar ghât

sadhu

sadhu

femmes de Bénarès

Bénarès

enfant sur les ghâts

chèvre

puja du soir

Notes

[1] puja = prière

mercredi 29 octobre 2008

Tourbillon d'automne

Je commence à en avoir l'habitude : depuis quelques années, l'automne m'est une ronde endiablée. Jusque fin novembre au moins, je suis entrainée dans un manège affolé qui me laissera l'impression essoufflée de n'avoir rien fait d'autre que de travailler d'arrache-pied durant trois mois.

Aujourd'hui je fais une pause, laisse de côté mes dossiers multicolores et rebondis, et m'octroie le temps d'un billet de blog, un luxe. (édit en fin de billet : ce n'est pas tout à fait vrai, sa rédaction m'a pris des heures, entrecoupée d'appels, de mails, de questions à résoudre et de sollicitations diverses).

Et encore, j'ai troqué cette année le festival de San Sebastian et celui de Dinard contre un séjour à l'hôpital et une convalescence bellevilloise. Presque trois semaines d'absence du bureau que je paie aujourd'hui d'efforts accrus pour régler les affaires en cours et en retard au mieux et au plus vite. J'ai fait un saut de puce à Rome la semaine dernière, qui m'a permis de constater avec plaisir que ma cheville et mon genou étaient presque tout à fait réparés puisque j'ai pu y trottiner sans trop de gêne. Je devais être à Madrid aujourd'hui et demain mais j'ai annulé ce séjour, à regret car j'aurais aimé y croiser mon blogami Pablo (avec qui nous n'aurions parlé qu'espagnol, si, si), mais avec soulagement car le(s) devoir(s) me retien(nen)t ici.

Pour enjoliver l'affaire, se sont enchainés dans mon appartement depuis début septembre moult travaux : changement total des alimentations d'eau de tout l'immeuble, puis plomberie, carrelage, peinture et rénovations diverses, variées et nécessaires après le remplacement sauvage de tous les tuyaux possibles et imaginables de mon sweet home. Depuis six semaines, je vis dans les gravats et la poussière, soulève des bâches pour accéder à la moindre petite cuillère et me lave dans la cuisine. Pendant ma convalescence, selon le programme du chef de chantier, il m'arrivait de béquiller jusque chez un voisin-copain de l'immeuble d'à côté pour m'y reposer sans bruits de perceuses et de marteau. Pas trop confortable d'être en arrêt maladie avec 5 péquins au turbin dans son appartement et l'eau coupée toute la journée... J'étais plus tranquille à Saint Louis !

Enfin, ça y est, c'est fini depuis lundi. Grand ménage compris. Ma soirée d'hier ressemblait au paradis. On a fêté ça avec Charouk, catmilk pour lui, vin pour moi. Et dodo dans des draps sans poussière d'enduit, la fête !

Quelquefois je me réveille la nuit. Je pense au boulot, griffonne des trucs à ne pas oublier sur le petit bloc au pied de mon lit. J'aurais envie d'écrire aussi, si je n'épuisais mes insomnies qu'à tenter de retrouver le sommeil, la tête traversée de pensées grises et folles. Des billets se sont écrits dans ma tête mais ont zappé le clavier (mon ordinateur prend la poussière aussi, il y a des jours où je ne l'allume même pas) : la mort de Guillaume Depardieu sur laquelle j'aurais aimé mettre des mots tendres, et dire ma colère d'une journaliste imbécile qui a qualifié sa vie de "gâchis". Le Cirque Invisible de Jean-Baptiste Thierrée et Victoria Chaplin, bijou de poésie vu au Théâtre du Rond-Point, qui m'a rappelé pourquoi j'aime tant le cirque quand il réinvente le mot magie et me renvoie à des émerveillements d'enfance.

Je laisse passer les jours comme du sable dans mes doigts ouverts. Ne me préoccupe guère du lendemain. La Bretagne m'échappe, pas le temps de m'occuper d'y rechercher du travail. Au bureau on programme déjà Berlin en février, Cannes en mai, et je me demande si je serai encore là, sans savoir si j'en aurai du regret ou pas. J'ai l'impression de me laisser manger par le temps, le boulot, mes américains en résidence annuelle à Paris qu'il faut materner voire servir, envahissant ma vie soir et week-end inclus. Et, comme d'habitude, je me demande comment elles font, celles qui ont comme moi un boulot prenant, mais aussi une famille, des enfants, des engagements, et qui arrivent à FAIRE des choses, encore et encore. Je me sens assez incapable, parfois.

Maintenant que mon logis a retrouvé un semblant d'ordre, je me dis que peut-être ma vie elle aussi va retrouver un fil perdu, des projets autres que celui de simplement parvenir jusqu'au jour d'après en ayant fait de mon mieux. Depuis quelques jours, je peux reporter mes bottes hautes en cuir doux, retrouve le plaisir féminin des talons hauts, cela suffit à mon bonheur du jour. Chaque sensation prend sa place en désordre et j'ai de chacune la conscience aiguë. Accomplir les tâches quotidiennes, parer au plus pressé, se nourrir rapidement, penser fugitivement, lire admirative des bribes des "Années" lucides d'Annie Ernaux entre deux stations de métro, m'endormir parfois auprès de mon amant préféré du moment, partager le sommeil et l'étreinte, parfois un petit déjeuner comme un havre, plus souvent fuir au petit matin et me dire que j'aimerais qu'il m'apprenne la guitare, un jour.

Le front collé contre la vitre de la rame de métro hurlante, essayer de ne pas trop me dire que ça fait très très longtemps que je n'ai pas été amoureuse. Me demander si mon coeur saurait battre encore.

- page 1 de 14